jugé trop «blanc», le doublage européen du dernier film de Pixar fait des remous


Le personnage principal – un musicien afro-américain – est doublé par un comédien blanc au Portugal et au Danemark. Une hérésie pour certains qui irait à l’encontre de l’esprit du film. Pire, cela traduirait un «le racisme systémique».

Sorti sur Disney +, le 25 décembre dernier, Soul est le premier long-métrage d’animation de Pixar à faire figurer un personnage afro-américain au centre de son histoire. Un pas important largement salué aux États-Unis, mais qui se trouve en partie court-circuité dans quelques pays européens où la distribution du rôle se trouve assurée par… des comédiens blancs.

Jusqu’à présent, tout semblait plutôt bien réussir à Soul. Salué par la critique à sa sortie sur le service de streaming Disney+, le dernier né du studio d’animation Pixar raconte l’histoire de Joe Gardner, un pianiste et professeur de musique new-yorkais qui, à la suite d’un accident, se trouve propulsé dans un monde étrange et fantastique – le Grand Avant – où se développe l’âme des nouveau-nés avant leur venue au monde.

Doublé par Jamie Foxx dans sa version originale, et par Omar Sy dans sa version française, le personnage – central – de Joe Gardner a pourtant suscité des réactions hostiles au Portugal et au Danemark, deux pays où le rôle a été confié à un comédien de doublage blanc, respectivement Jorge Mourato et Nikolaj Lie Kaas.

Un doublage en dissonance avec l’intention du film

Au Portugal, où la polémique s’est élevée dès la sortie du film en décembre, une pétition réclamant un nouveau doublage réalisé avec le concours de gens de couleur a déjà été signée par plus de 17.500 personnes. Sans remettre en question la qualité du doublage en soi, le texte de cette pétition – qui a été signée et soutenue par plusieurs personnalités du pays – en appelle «au respect de l’intention initiale» de Soul, à savoir d’être «le premier film d’animation avec un protagoniste noir, joué par des voix noires. Les mots respect, représentativité et intention sont ici essentiels».

Signataire de la pétition, l’actrice Ana Sofia Martins a rappelé, dans un entretien au quotidien portugais Publico , que «faire appel à des acteurs issus des minorités ne peut pas être considéré comme une mode, ce doit être la règle».

Des critiques du même ordre ont aussi été formulées au Danemark. Comme l’a observé un article du quotidien national Berlingske publié le 31 décembre, si deux comédiens de couleurs, Melvin Kakooza et le rappeur Al Agami, sont bien présents dans la version danoise de Soul, le rôle principal a malgré tout échu à un acteur blanc. Interrogée par le journal, Asta Sekamane, membre du conseil d’administration de l’Afro Danish Collective, a qualifié ce choix comme représentant «une occasion manquée», qui plus est à l’aune du mouvement Black Lives Matter.

Des observations que rejette le principal intéressé : «Ma position par rapport à n’importe quel métier est très simple. Laissez l’homme ou la femme qui peut effectuer le travail de la meilleure façon possible obtenir le poste» a déclaré sur Facebook Nikolaj Lie Kaas, la voix danoise de Joe Gardner.

Joe Gardner à l’intérieur du Half Note Club. Si le jazz compte pour beaucoup de l’atmosphère de Soul, le thème du film porte davantage sur l’identité et la quête de sens. DISNEY / PIXAR

Distribution des rôles et racisme systémique

Une façon de voir qu’a récusé catégoriquement Asta Sekamane : «C’est toujours la même excuse, cette idée selon laquelle nous ne pouvons pas trouver des gens qui vivent selon nos normes. Il y a une barrière invisible qui rattache la compétence à la blanchité.»

Comme l’indique un article du New York Times publié ce week-end, l’affaire du doublage de Soul met précisément le doigt sur le travail qu’il reste encore à accomplir dans certains pays européens en termes de lutte contre le racisme systémique. Une situation que confirme Mira Skadegard, chercheuse à l’université d’Aalborg : «Au Danemark, nous avons une longue histoire de déni en matière de racisme, en même temps qu’un attachement profond en l’idéal d’égalité.» Un mélange qui relègue trop souvent – même quand l’occasion s’y prête le mieux – les acteurs de couleurs à des rôles subalternes, sinon connotés négativement.

Soul a également été épinglé aux États-Unis, notamment les médias Insider et Gizmodo, pour une poignée de schémas narratifs racistes qu’il présenterait (invisibilisation de la couleur de peau du protagoniste pendant la majorité du film, transformation monstrueuse, etc..). Et ce, malgré la présence d’une robuste équipe de consultants – composée d’employés afro-américains de Pixar ainsi de personnalités telles que Herbie Hancock et Quincy Jones – en amont de la production du long-métrage d’animation.

En France, la polémique prend de l’ampleur. Certains préfèrent en rire à défaut d’en pleurer. C’est le cas de Mathieu Madénian qui a beaucoup de peine pour ceux qui vont s’apercevoir que Bob l’éponge n’est, hélas, pas doublé par une éponge…

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