À Nice, les jeunes lauréats du concours Moteur! entrent en scène


REPORTAGE – Monté en 2015, le projet Moteur! récompense chaque année vingt-cinq cinéastes, âgés de 14 à 22 ans, venus des six coins de l’Hexagone. Pour sa cinquième édition, les apprentis créateurs ont investi le Théâtre national de Nice, sous la houlette de Muriel Mayette-Holtz.

«Ne sois pas hésitante», dit Muriel Mayette-Holtz à une jeune fille aux longs cheveux blonds. Assise sur la scène, les genoux en l’air et les mains sur les chevilles, la comédienne cherche ses mots, les yeux dans le vide, tente à nouveau de décrire «le piège» qu’elle est censée incarner et dont elle a pioché l’intitulé quelques secondes auparavant. Nouvel échec. «Tu nous perds. Tu ne te concentres que sur toi», explique, bienveillante, son professeur. Estelle n’est pas une professionnelle. C’est même la première fois qu’elle foule une scène de cette stature.

Lauréate du projet Moteur!, concours créé par l’association du même nom, la Béthunoise de 16 ans a été sélectionnée avec vingt-quatre autres jeunes, âgés de 14 à 22 ans, pour participer au «Campus de la confiance», une semaine de formation artistique organisée par le collectif. Du 1est au 7 novembre, des studios de Commune Image à Saint-Ouen aux planches du Théâtre National de Nice (TNN), toute la promotion est initiée aux arts oratoires, au Slam, ou encore au théâtre. Le tout ponctué de visites, de projections et de rencontres avec des cinéastes et des acteurs. Pour participer à l’aventure, les primés ont chacun envoyé une vidéo, un portrait d’environ une minute et trente secondes, d’une personne qu’ils admirent. Cette année, le jury, présidé par la réalisatrice Maïmouna Doucouré, a visionné plus de 400 courts-métrages.

«Moteur! en scène»

Les thèmes sont variés, tantôt personnels, tantôt symboliques. Estelle a choisi le Petit Prince, «un personnage qui représente des valeurs propres aux enfants», explique-t-elle, cette fois entourée de ses camarades sur la plage Castel. Arthur, 16 ans, a lui choisi de travailler sur son professeur de collège, Madame Arnal. Obligé de suivre les cours d’une unité localisée pour l’inclusion scolaire (ULIS) – parcours dédié aux élèves dont le handicap ne permet pas d’envisager une scolarisation dite «normale» – du collège Molière, à Paris, l’adolescent raconte comment l’enseignante lui a offert l’aide et l’attention dont il avait besoin pour se construire. «Elle a été émue et impressionnée» lorsqu’elle a découvert le portrait, raconte l’élève qui prépare aujourd’hui un bac professionnel en photographie.

Le concours existe depuis cinq ans, mais 2021 marque la première collaboration avec le TNN. Au cours d’un dîner chez l’acteur et parrain du projet Samuel Le Bihan, Caroline Sénéclauze, fondatrice et présidente de Moteur!, rencontre Muriel Mayette-Holtz, à la tête de la scène nationale depuis 2019. Entre les deux femmes, le lien se noue naturellement. Quelques mots au sujet de l’initiative suffisent à enthousiasmer la comédienne, laquelle tient à ce que la future promotion monte les planches de son théâtre, prolongeant ainsi de trois jours le programme du campus prévu en novembre.

La nouvelle initiative est baptisée «Moteur ! en scène» et l’ancienne directrice de la Comédie Française mobilise son carnet d’adresses, imagine des ateliers, invite Coline Serreau à rencontrer les jeunes gens. Cette dernière, après avoir assisté à la projection des 25 courts-métrages, leur prodigue quelques conseils bien sentis et relate son expérience personnelle, le tout ponctué d’anecdotes de tournages. Chacun y va de sa question, de sa remarque. Les silences sont rares. La plupart des membres de la petite assistance n’ont jamais vu Trois hommes et un couffin. Aucune importance. Tous mesurent leur chance.

Le premier contact entre Muriel Mayette-Holtz et les apprentis cinéastes s’est fait alors que la directrice du TNN les accompagnait dans le voyage précédant le campus: un déplacement à Cannes en juillet, où chacun des lauréats s’est vu remettre un clap d’or par le délégué général Thierry Frémaux, après avoir gravi les marches. Alhusein Khraled, 21 ans, en garde un souvenir ému.

Nos encadrants sont le cocon de notre groupe. Ils croient en nous, on voit l’espoir dans leurs yeux.

Émilie, l’une des 25 lauréates du concours Moteur!

Le jeune homme a fui la Syrie à l’âge de 11 ans et est arrivé en France quatre ans plus tard, après avoir transité par le Liban et l’Égypte. Cette histoire, il l’a racontée dans son portrait. Aujourd’hui en terminale culinaire dans un lycée professionnel de Roubaix, il a découvert le concours grâce à son professeur d’arts culinaires. Sa montée des marches fut une révélation. Il veut dorénavant être acteur, dans des films d’action de préférence. Mais les sessions de novembre, d’improvisation aux côtés de Muriel et de Slam dirigées par l’acteur et réalisateur Jacky Ido, l’ont exalté. Surtout, il se dit reconnaissant de l’équipe qui l’entoure. «Grâce à ce voyage, grâce à Caroline qui m’a donné confiance», le pu «montrer la force des Syriens» dont certains, comme lui, ne parlaient pas le français à leur arrivée sur le territoire.

Il n’est pas le seul à être profondément touché par cette considération. «Nos encadrants sont le cocon de notre groupe. Ils croient en nous, on voit l’espoir dans leurs yeux», décrit Émilie, 21 ans qui vient d’obtenir son bac en candidat libre et se prépare à passer les concours des conservatoires de théâtre. Léone, 17 ans, abonde: «Être ici, grâce à eux, grâce à Caroline… Tout ce que Jacky a fait pour nous… Ils viennent nous voir individuellement, discutent avec nous et ne nous dévalorisent pas comme d’autres adultes peuvent le faire, en nous résumant à une “génération téléphone” paresseuse. Ils nous poussent comme nos parents pourraient le faire.»

Prendre confiance, oser, rompre les barrières entre les générations. Ces objectifs, Caroline Sénéclauze les a mis au cœur de l’expérience de Moteur!. Également membre de l’Observatoire de la diversité du CSA, elle considère ces enjeux comme des déterminants de la réussite sociale. Cette fibre solidaire l’a poussée à chercher des partenariats avec des académies scolaires non franciliennes. Son choix s’est porté sur les Hauts-de-France, encore sinistrés par la désindustrialisation et où les liens entre jeunes et culture se sont, selon elle, distendus. Ainsi, chaque année, une dizaine de places sur les 25 attribuées aux participants du Campus de la confiance sont réservées à des jeunes originaires de la région. Il s’agit du seul quota mis en place, tandis que la promotion 2021 se distingue par l’écrasante majorité de filles qui la compose.

Au Théâtre national de Nice samedi 6 novembre, Muriel Mayette-Holtz a prévu de mettre pour de bon en scène le concept porté par Moteur!. C’est aussi l’occasion de clore en beauté les aventures du groupe, dont les membres remonteront nécessairement à Paris le lendemain, la mort dans l’âme, avant d’être éclatés dans des trains direction les six coins de l’Hexagone. Ils évitent pour l’instant d’y songer et reportent leur attention sur les trois participants – qui ne font pas partie de la promotion -, âgés de 11, 15 et 20 ans, invités à monter sur les planches. Tour à tour ces derniers s’installent dans les fauteuils disposés sur scène, chacun accompagné d’une personne qu’il admire. Aidés des questions de la journaliste Laura Tenoudji de Télématin, ils esquissent le portrait de leurs modèles, devant un public composé d’amis et de membres de la famille. Une première intimiste, parfois bancale, mais d’une touchante sincérité.

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