Au Louvre, les nuages de la controverse s’accumulent autour du plafond céleste de Cy Twombly


La rénovation de la salle des Bronzes nuirait à la cohérence artistique du plafond peint en 2010 par l’artiste américain. Des accusations que le Louvre réfute, sans permettre de juger sur place des aménagements.

Le ciel azur de Twombly voit rouge. À la clarté de la pierre de Bourgogne et aux murs laiteux de la salle des Bronzes du Louvre ont succédé depuis l’automne un parquet flambant neuf, des murs ocre-rouge ponctués de boiseries. Si le changement d’atmosphère, inspiré de l’état de la salle au milieu du XIXe siècle, est certain, il n’est pas du tout du goût de la Fondation Cy Twombly. Car la salle des Bronzes est dominée par l’une des dernières œuvres de l’artiste américain mort en 2011, The Ceiling ; une peinture désormais déprise du premier environnement avec lequel elle dialoguait. Mise devant le fait accompli, la fondation dénonce «un affront odieux».

Inauguré en 2010 au premier étage de l’aile Sully, le monumental plafond peint de Cy Twombly représente, sur plus de 350 m², un ciel d’un bleu méditerranéen – «le bleu de la peinture, le bleu de Giotto» disait l’artiste – qu’anime un chapelet de sphères. Plus que le contenu bronzier de la salle, l’œuvre paraît faire écho à l’Antiquité, comme le suggèrent les cartouches inscrits du nom des plus fameux sculpteurs grecs, et les propos mêmes de l’artiste, dans un entretien accordé au Monde en 2010. Pour la Fondation Cy Twombly, c’est en cohérence intime avec le sol clair et les murs beiges de la salle, aménagée par l’architecte Albert Ferran en 1936-1938, que l’œuvre a été pensée, conçue, réalisée. Changer l’une reviendrait-il irrémédiablement à changer l’autre ? Le détail vient de prendre toute son importance.

Le résultat est que le plafond a perdu l’atmosphère délicate et aérienne propre au projet de l’artiste et est désormais alourdi par ce dispositif chromatique nouveau et artificiel.

David R. Baum, avocat de la Fondation Cy Twombly

Dans les cartons du musée depuis les travaux du Grand Louvre, la rénovation des infrastructures électriques et de la ventilation engage en 2018 le Louvre dans «un programme de refonte» de quatre salles du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du musée. Pour la salle des Bronzes, qui accueillera à l’avenir des collections étrusques, le changement de décor vise à se rapprocher de l’état de la pièce au XIXe siècle, quand elle abritait la collection Campana. Le chantier est réalisé main dans la main avec la Conservation régionale des Monuments historiques mais sans concertation avec la Fondation Cy Twombly. «La fondation a été choquée d’apprendre la récente redécoration» a fait savoir son président Nicola del Roscio dans The Art Newspaper en demandant une «correction immédiate».

D’après l’avocat David R. Baum, cité par Le Monde, qui représente la fondation, ces travaux ont eu pour conséquence «un changement complet de la qualité de la lumière du jour, qui est absorbée par les murs rouges, au lieu d’être reflétée par le blanc et d’éclairer ainsi les couleurs choisies pour le plafond». «Le résultat est que le plafond a perdu l’atmosphère délicate et aérienne propre au projet de l’artiste et est désormais alourdi par ce dispositif chromatique nouveau et artificiel», estime-t-il. Même si l’œuvre a été préservée, la nature des changements réalisés dans la salle des Bronze formerait, selon lui, «un dommage sérieux infligé à l’œuvre de Twombly, en violation des droits moraux de l’artiste ».

Accusant le musée de violation contractuelle après avoir porté atteinte à The Ceiling, la Fondation Cy Twombly n’avait toujours pas reçu, la semaine dernière, de réponse de la part du musée ou de la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Ces accusations n’ont en revanche pas manqué de faire réagir l’ancien directeur de la Tate Nicholas Serota, qui a déclaré vendredi au Telegraph que «si ce n’est pas un affront à l’un des grands peintres du XXe siècle, je ne sais pas ce que c’est».

L’art contemporain face au lieu vivant du musée

Le Louvre ne voit pas la chose du même œil. En relation directe avec l’artiste à l’époque de l’installation du plafond, le musée a fait savoir que c’est la première fois qu’il se trouve en contact avec la Fondation Cy Twombly et que celle-ci ne lui avait toujours pas présenté, à la fin de la semaine dernière, la preuve qu’elle représente les ayants droit de l’artiste. Rappelant son attachement à l’œuvre – toujours préservée – de Cy Twombly, le musée estime que le programme de réaménagement des salles a fait l’objet d’une concertation collégiale et que le dossier «a été suivi tout au long de sa mise en œuvre par une commission scientifique ad hoc». En réponse aux accusations d’atteinte au droit moral, le Louvre affirme que «l’inscription de l’œuvre dans le bâtiment est respectée» et que «rien dans le contrat ne relie la réalisation du plafond aux aménagements et aux tonalités de la salle». «Le jugement esthétique des ayants droit ne peut être considéré comme étant celui qu’aurait pu avoir l’artiste», explique encore l’institution.

Rien dans le contrat ne relie la réalisation du plafond aux aménagements et aux tonalités de la salle. Le jugement esthétique des ayants droit ne peut être considéré comme étant celui qu’aurait pu avoir l’artiste.

Le musée du Louvre

C’est précisément l’interprétation du contrat qui forme le fond de l’affaire. Le musée fait valoir que Cy Twombly n’ignorait pas que le Louvre est «un lieu vivant qui ne cesse d’évoluer», ainsi que le rappellerait le préambule du contrat signé en 2009 avec l’artiste. «Il avait tout à fait connaissance du fait que cette salle avait connu plusieurs aménagements et que dans un musée, sur un siècle, les salles connaissent en général deux, trois, quatre muséographies et aménagements différents. Cela fait partie de la vie des musées», explique le Louvre. Si chaque création d’artiste devait confisquer et figer à jamais le lieu de son exposition, «ce serait la fin de l’art contemporain dans un musée», poursuivent les représentants de l’institution. Prédécesseur de renom de Cy Twombly, George Bracques avait réalisé en 1953 une peinture monumentale, Les Oiseaux, installé au plafond de la salle Henri-II, adjacente à celle des Bronzes.

La Galerie Campana, 1866, huile sur toile, Charles Giraud (1819-92); 97.5×130 cm; Louvre, Paris, France. La restauration actuelle de la salle des Bronzes vise à se rapprocher de l »état de la salle au XIXe siècle, à l’époque où elle accueillait la collection Campana d’objets étrusques. Bridgeman Images/Leemage

Le Louvre invite à la patience et considère que les critiques s’éteindront une fois la rénovation achevée. Malgré des demandes répétées, le musée refuse ainsi de faire visiter la salle «en cours de travaux», de communiquer des images de son état actuel ou même des vues d’artiste du projet.

Le Louvre reste suspendu à une éventuelle réouverture des musées, promise à demi-mot par la ministre de la Culture Roselyne Bachelot. En septembre dernier, le ministère lui avait alloué 46 millions d’euros dans le cadre du volet de soutien du patrimoine du plan de relance du gouvernement, dans un contexte difficile pour le musée le plus visité au monde. Contrecoup de la crise du Covid et de l’absence des touristes étrangers, sa fréquentation avait fondu de 60% en 2020 par rapport à l’année précédente.

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