«Pacific Palace» ou le Spirou amoureux de Christian Durieux


LA CASE BD – Par ces temps de pandémie, oser analyser un baiser volé, plein de fougue et de passion fait chaud au cœur. Le dessinateur de la série «Des gens honnêtes» a joué le jeu avec enthousiasme.

Au fil des années, la collection Le Spirou de a permis à de nombreux artistes de revisiter un héros éternel de la bande dessinée franco-belge avec souvent de très belles réussites (on ne citera que Le Journal d’un ingénu, celui d’Emile Bravo).

Pacific Palace de Christian Durieux est à ranger dans les grandes réussites du genre. Son Spirou amoureux transi de la fille d’un dictateur en fuite réfugié dans un palace de la côte d’Azur, convoque tout à la fois l’élégance cartoonesque d’un film de Wes Anderson comme The Grand Budapest Hotel (2013) mais aussi la délicatesse mélo des films de Truffaut tels Baisers volés (1968).

Cette aventure raffinée où se mêlent fable politique et romance dans un palace déserté possède des allures de huis clos confiné. Y sont réunis un dictateur en fuite et sa famille, des gardes du corps patibulaires, un directeur impeccable nommé Mr. Paul… sans oublier Spirou et Fantasio fraîchement reconverti en groom.

Dans Pacific Palace, Spirou et Fantasio accueillent un dictateur en fuite dans un palace de la côte d’Azur. ©Dupuis

Durant trois jours, nos deux héros vont essayer de comprendre les implications politiques d’un drame géostratégique. Ils vont également se laisser aller à tomber amoureux d’Elena aux yeux verts, la fille du tyran.

Christian Durieux : «Pendant des années je ne suis jamais arrivé au bout de cette histoire. Jusqu’à ce qu’un matin je me réveille en me disant : «C’est l’histoire d’un type qui travaille dans un hôtel… En fait, il est groom. Groom comme Spirou! » ©Dupuis

«La genèse de cette histoire est assez ancienne, confie Christian Durieux. J’ai achevé la première écriture de la trame globale en août 1993. Mais à l’époque, mon héros s’appelait Antoine. Pendant des années je ne suis jamais arrivé au bout de cette envie, jusqu’à ce qu’un matin je me réveille en me disant : «C’est l’histoire d’un type qui travaille dans un hôtel… En fait, il est groom. Groom comme Spirou!» Ce moment «épiphanique» a accéléré les choses. L’autre élément qui a contribué à tout débloquer, c’est cette idée de faire de Fantasio un groom aussi. Ici, Spirou et Fantasio sont les deux faces d’une même pièce. Fantasio va même aller jusqu’à récupérer la part héroïque naturellement dévolue à Spirou…»

Elena Korda, la fille du dictateur réfugié au Pacific Palace va jeter le trouble dans le cœur de Spirou. ©Dupuis

Cette aventure de Spirou est plus intime et sentimentale que les autres albums de la série dite «classique». «C’est vrai que je souhaitais donner cette couleur-là à mon album, admet l’auteur d’Avel. Dans le fond, je crois que les livres ne mentent pas. Ils reflètent ce que l’on est. C’est la première fois que Spirou tombe amoureux d’une manière adulte. Je veux dire par là qu’il s’agit d’un amour impossible. Avec cette idée de perte inéluctable et de douce mélancolie. Il faut avoir un peu vécu pour ressentir cela.»


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Christian Durieux : ««La première chose que l’on distingue dans cette page, c’est cette couleur mauve.» © Dupuis

On ne pouvait analyser une page de l’album Pacific Palace sans penser à soumettre à Christian Durieux la planche spécifique du baiser entre Elena Korda et Spirou.

«La première chose que l’on distingue dans cette page, c’est cette couleur mauve. Elle suit immédiatement la séquence précédente où Elena a nagé dans cette piscine «Art déco» de l’hôtel qui bénéficiait d’une tonalité bleutée, explique Christian Durieux. Ici, le couple Elena-Spirou se retrouve dans un couloir sombre de l’hôtel. La couleur se fait nocturne. J’ai mis du rouge dans le bleu. Le rouge de la passion qui sait!?»

Christian Durieux : «En embrassant Spirou à pleine bouche, Elena assouvit ici une pulsion de désir. » © Dupuis

C’est donc dans cette atmosphère de pénombre fiévreuse que se donne le baiser entre Elena et Spirou. «J’ai voulu que l’on ne voie que les regards qui convergent, note l’auteur de Pacific Palace. L’œil de Spirou est rond comme quelqu’un qui est totalement dans la surprise. Ce n’est pas lui qui prend l’initiative. Il est pris par surprise. Le geste d’Elena, ce doigt sur le nez du héros, montre qu’elle prend un peu Spirou pour un enfant. Elle l’a mis en garde contre elle-même. Elle est la femme puissante. Dans la case suivante, elle approche la tête de Spirou avec sa main. En embrassant Spirou à pleine bouche, Elena assouvit ici une pulsion de désir. C’est une façon pour elle de s’affranchir de la figure paternelle. Elle échappe à la tyrannie dans ce couloir sombre grâce à ce baiser fougueux.»

Christian Durieux : «Ici, le faisceau de la torche, c’est le pinceau de lumière du projecteur de cinéma. Elena et Spirou sont dans une salle obscure. Ils s’embrassent.» © Dupuis

«Dans les deux cases suivantes, poursuit le dessinateur, tandis que les deux jeunes tourtereaux poursuivent leur étreinte, un faisceau de lumière fait son apparition dans l’espace. Ce sont les gardes du corps qui cherchent la fille de Korda. Je voulais donner une certaine tension à ce baiser. C’est un baiser volé, caché, dissimulé. Il est totalement prohibé. En même, c’est dans la transgression qu’Elena et Spirou se libèrent. J’ai voulu cette séquence extrêmement cinématographique. Inconsciemment j’ai dû songer à Baisers volés de Truffaut. Je suis fou de son cinéma. Pour moi, il est comme un oncle merveilleux. Ici, le faisceau de la torche, c’est le pinceau de lumière du projecteur de cinéma. Elena et Spirou sont dans une salle obscure… Ils s’embrassent. On les cherche, mais ils sont à l’abri.»

Pour Christian Durieux , les deux dernières cases de cette page 43 évoquent le cinéma hitchcockien. © Dupuis

Quant aux deux dernières cases de cette page 43, d’après Christian Durieux, «elles évoquent un peu mon amour pour le cinéma hitchcockien. Un personnage de dos, trempé, s’éloigne dans le couloir sombre. Le cadrage à l’américaine est volontairement flottant. Il suggère que Fantasio est pris d’un certain vertige. Il y a une ivresse dans ces deux derniers plans. On s’éloigne lentement des turbulences du baiser…»

Pacific Palace, Le Spirou de Christian Durieux , 80 p., aux éditions Dupuis, 16,50€.

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