Valéry Giscard d’Estaing, un destin dans l’œil de Raymond Depardon


En 1974, le photographe et réalisateur filme celui qui allait succéder à Georges Pompidou. Horrifié par son image, le président de la République, qui vient de s’éteindre, mettra vingt-huit ans à accepter que ce documentaire intitulé Une partie de campagne soit diffusé au cinéma et à la télévision.

En cas d’échec à l’élection présidentielle de 1974, le candidat Valéry Giscard d’Estaing avait prévu de se retirer à l’ombre de ses bons vieux volcans. «Je partirai faire des chasses», confie-t-il, froidement, à la caméra de Raymond Depardon. C’est la première fois, en France, qu’un cinéaste filme l’arrivée au pouvoir depuis ses coulisses. Une première fois sans doute jamais égalée depuis dans l’histoire politique. Il filme tout. Une partie de pétanque à Nice avec le maire d’alors, Jacques Médecin, comme l’attente des résultats du second tour dans un Palais du Louvre silencieux et désert. Les visites en 504 dans la campagne profonde. La foule chaleureuse. Les promenades dans le Parc de Saint-Cloud où VGE a ses habitudes. Les discours. Les réunions politiques. Tout. Et surtout le spectacle d’une intelligence en mouvement. La marche vers l’Élysée d’un candidat moderne, en rupture avec la majesté gaullienne.

Il filme sans le moindre commentaire. Sans balisage, ni voix off. Laissant aux images leur pouvoir d’évocation. Pouvoir de faire apparaître la vérité des choses cachées, de montrer comme le dit Dominique Bussereau à nos confrères de France Info, la première «campagne moderne». VGE joue les JFK. Il ne revendique pas publiquement Kennedy comme modèle mais s’en inspire dans sa communication. Deux de ses lieutenants, Le député Roger Chinaud et le préfet Charles-Noël Hardy, ont ainsi été envoyés aux États-Unis « pour étudier le marketing politique ».

« Giscard était obsédé par son âge : à 48 ans, il pouvait être l’un des plus jeunes chefs d’État français. C’était l’aboutissement de sa carrière et il souhaitait marquer l’histoire. Le film, c’était d’abord ça, pour lui: une jeunesse en campagne, une jeunesse entrant dans l’ histoire », explique Depardon à nos confrères de Libération . Giscard mobilise justement la jeunesse de France. Et ses idoles d’alors : Johnny, Sylvie, Alain Delon ou Charles Aznavour viennent le soutenir tour à tour. Cela change d’un Montand offrant ses leçons de morale et récitant son bréviaire communiste à la télé française avant de retrouver son appartement de la Place Dauphine.

VGE a compris le pouvoir de la télévision, terrain qu’il maîtrise à la perfection. Même si Michel Poniatowski ­qui fait partie de son état-major très resserré est contre ce film, Giscard insiste. Il veut qu’une trace audiovisuelle reste de cette campagne et décide de produire le film qu’en fera Depardon. Il donne carte blanche au photoreporter qui vient de passer plusieurs années au Tchad et qui, avec ce projet, dans un monde culturel dominé par la gauche, est accusé de pactiser avec le Diable. Mais Depardon s’en moque. De toute façon, il sait qu’en cette année 1974, il n’aurait pas pu faire le même film avec Mitterrand. Les deux favoris de la présidentielle n’ont alors pas le même rapport à l’image. «VGE était un monsieur de droite, qui avait envie de vivre avec son temps », confie aujourd’hui Depardon à France Inter, rappelant qu’il voulait conduire lui-même sa voiture et qu’il se coiffait d’une casquette pour qu’on ne le reconnaisse pas dans les rues de Paris.

Certes, lorsqu’il voit les premiers rushs, le futur président de la République demande bien que l’on coupe deux ou trois choses. Il n’aime pas son dos. Et il voudrait qu’on le voit plus lorsqu’il prononce ses discours. Mais c’est à peu près tout. Il se laisse ensuite apprivoiser par Depardon. Sans jamais oublier la caméra. Il montre alors de grands talents d’acteur, de séducteur. « Parfois, je n’arrête pas d’enregistrer alors qu’il croit que c’est fini, raconte encore Depardon à Libération. Je saisis alors des choses qu’il ne contrôle plus. Tout le film repose sur cela. Cet accès est une chance. Sans doute le premier et le dernier film à pouvoir le faire. Aujourd’hui, ce serait impossible. »

Valéry Giscard d’Estaing, ici avec le député Michel Durafour sait qu’il est filmé par Raymond Depardon. Malgré l’hostilité de certains de ses conseillers envers ce projet de film, le futur président de la République a ouvert les portes au réalisateur car il souhaite laisser une trace historique de sa campagne. AFP

La suite ? Elle sera bien moins rose pour Depardon. VGE voit le film à quatre reprises. Et à chaque fois, le président en ressort gêné. Il ne supporte plus certains détails : sa familiarité, certaines de ses attitudes, sa colère contre son fidèle ami Michel d’Ornano notamment. Surtout, il ne peut se résoudre à s’entendre «parler vrai», à tenir, lui, le polytechnicien, un langage si éloigné de la rhétorique du bicorne. Un paradoxe pour celui qui a érigé la communication politique en art. Et puis, il y a aussi le problème Charles Aznavour qui n’a, semble-t-il, plus très envie de revendiquer son soutien à Giscard.

Ironie suprême, ce film pour l’histoire devient un documentaire martyr. Et Depardon, victime de cette interdiction présidentielle, est applaudi à gauche. Le Diable a changé de camp. Mais, avec le temps, Giscard se laisse convaincre, notamment par la journaliste Christine Masson, de l’importance de cette trace audiovisuelle. Il cède en 2002 sur sa diffusion à la télévision, sur Arte, puis sur une sortie en salle. Mais pas sur le titre qui, à l’origine, était 50,81% en référence au score par lequel VGE l’a emporté sur Mitterrand. Mais l’ex ne transige pas, ce sera Une partie de campagne ou rien. Depardon accepte. Le réalisateur reconnaîtra avoir eu longtemps des scrupules, voire des remords, vis-à-vis de cette commande au destin si tourmenté. Mais il estime aujourd’hui avoir eu tort, pensant, à raison, qu’il s’agit en réalité de son meilleur film.

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