Mort d’Irina Antonova, la «dame de fer» du Musée Pouchkine de Moscou


Cette intellectuelle respectée et redoutée y est entrée sous Staline, y est restée jusqu’à Poutine. À 98 ans, elle symbolisait toute une époque de la vie culturelle russe.

En juin 2019, la capitale russe retrouvait, cent ans après, une de ses figures pionnières de l’histoire de l’art moderne, Sergueï Chtchoukine. Le Musée Pouchkine rendait hommage au grand collectionneur et « mécène » dont la Fondation Vuitton avait réuni pour la première fois les trésors en 2016. Tous ces acteurs étaient réunis, le 17 juin, devant La Danse de Matisse. Les directeurs des deux musées, Marina Loshak pour le musée Pouchkine de Moscou et Mikhaïl Piotrovski pour l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Le ministre russe de la Culture, Vladimir Medinski, la représentante de la Douma, notre ambassadeur de France en Russie, alors Sylvie Bermann, Bernard Arnault, président de LVMH.

Petite femme impériale, permanente grise impeccable et dos bien droit, Irina Antonova, présidente du Musée Pouchkine, se tenait légèrement en retrait, comme un général qui surveille ses troupes. Cette figure légendaire de la vie culturelle russe est décédée le 30 novembre 2020, d’un accident cardiovasculaire des suites du coronavirus. Elle avait 98 ans. Jusqu’à la pandémie, elle venait tous les jours au musée moscovite qu’elle a marqué de «sa volonté intransigeante et son enthousiasme inspiré».

Son sens aigu de la politique était son arme maîtresse. Cette femme de fer goûtait les talents d’exception, les artistes, les écrivains, les poètes, les musiciens. Son amitié pour Chagall était à ce titre exemplaire. Elle était moins ouverte avec les talents au sein de son propre musée qu’elle dirigea sans partage. L’annonce de sa mort a fait la une de la presse et des journaux télévisés russes, tant elle marque la fin d’une époque, une vie culturelle intense et délicate commencée sous Staline et achevée sous Poutine.

En 2002, Poutine lui remet l’Ordre du mérite de la patrie, deuxième degré. Au fil des ans, elle en obtiendra les quatre degrés. © Archives Musée Pouchkine

Quitte à se heurter à ce dernier, homme de Saint-Pétersbourg et fier de sa ville, elle milita ouvertement pour la réunion des deux moitiés des collections mythiques de Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov, partagées entre les musées de l’Ermitage et son musée Pouchkine et donc séparées par des milliers de kilomètres. Elle n’a pas gagné ce duel. Mais elle a activement contribué à la réapparition des noms oubliés de ces collectionneurs. Elle a également soutenu l’initiative du collectionneur Ilïa Silberstein et fondé, en 1994, le Musée des collections privées, aujourd’hui le Département des collections privées du Musée Pouchkine.

Irina Antonova – Irina pour ses proches, Antonova pour les autres – a consacré 75 ans de sa vie au musée Pouchkine , devenant son symbole même. Sous sa direction, ce musée dont les collections, hors art impressionniste et moderne, ne sont pas comparables à celles du Louvre, du Musée d’Orsay ou de l’Ermitage, est devenu pourtant l’un des centres culturels les plus importants du pays et une institution reconnue dans le monde entier. Le Musée Pouchkine a présenté des dizaines d’expositions d’importance majeure et, pays de musiciens et de mélomanes oblige, le festival annuel Soirées de décembre de Sviatoslav Richter, fondé par Irina Antonova et le grand pianiste il y a quarante ans.

En 2006, elle pose avec le peintre russe Boris Messerer et sa femme, la grande poète des années 1970, Bella Akhmadoulina. © Archives Musée Pouchkine

Pendant la Seconde Guerre mondiale Irina Antonova, qui avait suivi une formation d’infirmière, a travaillé dans un hôpital militaire à Moscou. Cette femme d’exception était sortie des rangs de l’Institut de philosophie, de littérature et d’art qui a formé jusqu’en 1941 l’intelligentsia soviétique des années 1960. Elle en avait gardé une grande rigueur, une curiosité intellectuelle inextinguible et un réseau déterminant pour sa carrière au si long cours.

Diplômée de l’Université d’État de Moscou, elle commença en avril 1945, sous Staline, sa carrière au Musée Pouchkine comme conservatrice au département de l’art de l’Europe Occidentale. Ses parents avaient travaillé à Berlin de 1929 à 1933, jusqu’à la montée d’Hitler au pouvoir, et la jeune Irina s’y était formée à «l’esprit occidental». Entre 1946 et 1949, elle fit ses études post-universitaires au musée. La Renaissance italienne était au centre de ces recherches. Nommée directrice du Musée Pouchkine en février 1961 par Nikita Krouchtchev, elle est restée à ce poste jusqu’au juillet 2013 avant de devenir sa présidente. Un poste créé pour elle et qui risque fort de disparaître avec elle.

Pendant les décennies sous sa direction, le Musée Pouchkine a eu «la possibilité et la mission unique de faire découvrir les trésors de la culture artistique internationale à plusieurs générations du public russe», souligne son musée aujourd’hui. C’est grâce à son audace que l’exposition Moscou – Paris. 1900-1930 s’est tenue en 1981, «faisant une percée importante, malgré le contrôle idéologique pressant de l’époque, dans la reconstruction de la réalité de la culture russe du XX siècle». En 1974, sa réputation internationale lui a permis d’accueillir à Moscou d’une des œuvres d’art les plus connues au monde, La Joconde de Léonard de Vinci. Ayant appris que l’icône rentrait du Japon, elle fit jouer tout son talent politique pour qu’elle fasse une escale de quelques jours au Musée Pouchkine.

En 1996, Irina Antonova présente le catalogue de l’exposition inédite, Moscou-Berlin, qui circulera entre les deux villes. © Archives Musée Pouchkine

La même année, suite à une grosse réparation du musée, Irina Antonova osa réorganiser l’accrochage des collections permanentes. Malgré l’accueil critique des professionnels et de l’opinion, elle décida de réduire considérablement le nombre des plâtres exposés pour laisser place aux collections de la peinture, notamment celles d’impressionnisme et postimpressionnisme.

Les expositions organisées sous sa direction témoignent de sa vision et de sa pugnacité : Trésors du tombeau de Toutankhamon (1973), Marc Chagall. 100ème anniversaire de l’artiste (1987), Monde des Étrusques (1990 et 2004), Moscou — Berlin. 1900–1950 (1996), Du côté de chez Proust (2001), Russie — Italie. À travers des siècles. De Giotto jusqu’à Malevitch (2005), Turner. 1775–1851 (2008), Alberto Giacometti (2008)….

Sous sa direction, le musée s’est enrichi de plusieurs bâtiments voisins, comme un palais idéal de l’art. Le premier fut celui de l’actuelle Maison des arts graphiques, en 1961. Femme de tête, Irina Antonova a soutenu ainsi l’initiative d’une Cité muséale, évoquée par Ivan Tsvetaev, le fondateur du musée. La rénovation de plusieurs bâtiments est actuellement en cours, son rêve devrait donc se réaliser dans les années à venir, si la crise de la pandémie le permet. Depuis 1967, à son initiative, le Musée Pouchkine organise une conférence scientifique annuelle Conférence de Vipper, à la mémoire de Boris Vipper, historien de l’art éminent.

Bardée de titres, d’honneurs et de médailles qu’elle épinglait sur les tailleurs stricts et chics Chanel ou Dior, Irina Antonova avait bien tout d’une générale. Membre honoraire du Conseil international des musées, académicienne de l’Académie de l’art russe, de l’Académie de l’éducation russe, docteur honoraire de l’Université d’État des sciences humaines russe, maître émérite des arts de Russie. Elle était décorée de plusieurs ordres soviétiques, y compris l’ordre de la Révolution d’Octobre, du Drapeau rouge de Travail, de l’Amitié des peuples. Elle était chevalier complet de l’Ordre national de Mérite et fut deux fois lauréate du Prix d’État de la Fédération de Russie, en 1995 et 2017.

En 1974, Irina Antonova arrive à faire faire une escale imprévue à La Joconde, de retour du Japon. Elle arrive ici dans sa caisse au Musée Pouchkine. © Archives Musée Pouchkine

Sa réputation avait traversé les frontières. Commandeur de l’Ordre de Mérite de la République Italienne, commandeur de l’Ordre des arts et des lettres (France), chevalier de la Légion d’honneur, Irina Antonova a été décorée des Étoiles d’or et d’argent de l’Ordre du Soleil levant pour sa contribution dans le développement de la coopération culturelle entre la Russie et le Japon. «Jusqu’à ces derniers jours, Irina Antonova vivait la vie du musée, participait à la discussion de ces plans à long terme et ces projets en cours, affirmait son point de vue avec toute sa passion et esprit de logique», souligne son cher musée.

Intransigeante, lettrée, travailleuse acharnée, Irina Antonova incarnait une époque révolue, celle des grands intellectuels où «ne pas savoir était une honte, alors qu’aujourd’hui ne pas avoir d’argent est une honte», nous explique une jeune Moscovite. Elle vivait toujours dans le même appartement, considéré de standing à l’époque soviétique mais très en deçà des normes contemporaines en matière de fortunes. Elle avait toujours sa petite Fiat au pays des Mercedes et des berlines de luxe.

«Il est difficile d’imaginer le Musée Pouchkine sans Irina Antonova, elle qui était sa composante inaliénable, son visage, son symbole – une partie du mythe du Musée Pouchkine. Entrée au musée en 1945, toute jeune, elle continuait de venir ici presque chaque jour, sauf les quelques mois du confinement de cette année ; cela, jusqu’aujourd’hui. Même quand nous ne nous parlions pas des affaires, quand j’entendais simplement le bruissement des papiers ou le son de sa voix derrière la porte de son bureau, je comprenais qu’elle était là, je ressentais sa présence. La présence d’une personne très passionnée, très ouverte, qui n’affichait pas son amour, très sobre dans son attitude à la vie », témoigne Marina Loshak, directrice du Musée Pouchkine.

«J’ai peine à citer une autre institution de notre genre dont l’image s’est aussi entrelacée à celle d’une personne comme c’est le cas du Musée Pouchkine et Irina Antonova, nous dit-elle. Mme Antonova a été une personne absolument intrépide – comme professionnelle et comme personnalité. Tout au long de sa carrière, elle agissait d’une manière audacieuse, marchait vers l’avenir, agissait comme quelqu’un prêt à prendre des risques. Ses actions témoignaient d’une personne qui comprenait que la mission et les principes l’emportaient sur le reste, et cela, dans une époque assez complexe, dans les années soviétiques quand une grande partie de ce qui nous est aujourd’hui habituel était sous interdiction (…) Chaque instant du destin de cette personne est directement lié à l’histoire du musée, histoire victorieuse et unique».

«Irina ? J’ai l’impression de l’avoir toujours connue et fréquentée, et nous cherchions toujours à nous croiser, même brièvement, à Paris ou à Moscou, nous confie Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Vuitton dont l’amitié remonte à ses années à la tête du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. «Ce qui nous liait était très fort, dans l’admiration et dans l’affection. Mon admiration se fondait sur sa grande culture, sa détermination (parfois redoutée) et l’ambition qui l’avait amenée à placer son musée, dont la collection, somme toute, vaut surtout par les prestigieuses œuvres impressionnistes françaises, parmi les plus grandes institutions internationales, grâce à sa caution intellectuelle, son audace et son réseau de relations. Ainsi, elle avait été la première à ouvrir son musée à l’art international le plus contemporain, à l’idée aussi d’un dialogue musée-collectionneurs (elle avait d’ailleurs été la première à présenter une exposition Chtouchkine – Morozov, au début des années 1990 à Moscou)».

Arrivée en fanfare sur la moto de Jeremy Irons en 2007 pour le vernissage de l’exposition sur l’art américain. © Archives Musée Pouchkine

«Pour moi, poursuit Suzanne Pagé, c’était vraiment la main de fer dans le gant de velours. J’avais éprouvé encore une fois son élégance et son sang-froid en 2004, lors de l’inauguration de notre opération commune « Matisse », avec le fameux triptyque de 1932 des collections du MAM (Musée d’art moderne de Paris), le jour du tragique massacre d’une école tchétchène. Lors de nos derniers rendez-vous, nous avions discuté passionnément de la conception et du catalogue de son grand projet « Malraux », exposition qu’elle projetait alors, qui renvoyait encore une fois à sa grande culture et à sa francophilie. Je l’ai revue une dernière fois en juin 2019 pour la présentation de la collection de notre Fondation dans l’ensemble du bâtiment des collections impressionnistes du musée Pouchkine et notre dialogue s’était engagé, toujours avec passion, sur les œuvres qu’elle découvrait avec une constante curiosité toujours en alerte

Pour ses collègues et camarades, la disparition d’Irina Antonova est «une perte personnelle immense, comparable à celle d’un proche». Pour les milliers des visiteurs du Musée Pouchkine, des spectateurs de ses émissions à la chaîne télévisée Culture,le décès d’Irina Antonova est la fin de la grande époque de la vie culturelle de Russie. Conformément à sa volonté, Irina Antonova sera enterrée au cimetière de Novodevitchi près de sa mère et son mari, historien de l’art et spécialiste de la Renaissance italienne comme elle. Vu la situation épidémiologique, le recueillement sera limité aux proches. Le musée invite à présenter leurs condoléances par e-mail à antonova@pushkinmuseum.art. Les condoléances seront publiées sur le Mur de mémoire sur le site du musée (pushkinmuseum.art).

En 1975 avec Alexis Kosyguine, membre du Politburo, x fois ministre et figure clef de la vie politique et culturelle soviétique. © Archives Musée Pouchkine

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