De Benjamin Biolay à Guillaume Musso, tous font appel aux dessins de Mathieu Persan


Quand Grand Prix, le nouveau single de Benjamin Biolay est sorti le 24 avril, les critiques ont applaudi. Quand l’affiche qui illustre la chanson est dévoilée, l’enthousiasme sur les réseaux sociaux s’emballe et les ventes sur la boutique officielle du chanteur décollent. L’air désabusé, un homme que l’on devine être Benjamin Biolay est accoudé à une Ferrari rouge. Une guitare Gibson Firebird, tient debout contre la portière. Des nuages dominent la voiture plantée dans un décor de grands sapins. Avant même d’écouter la chanson, on en devine le son.

Une ambiance très actuelle, même si l’on pense aussi aux années 30 et à l’univers du graphiste Cassandre (1901-1968). « Je me suis inspiré du circuit Spa-Francorchamps dans les Ardennes belges, raconte l’illustrateur Mathieu Persan, 41 ans. Dans sa chanson, Benjamin Biolay parle d’une Ferrari et il possède une Gibson. Illustrateur, c’est un métier où l’on se met service d’un livre, d’une chanson, d’un article… J’aime cette idée d’essayer de rendre justice à un propos, de lui trouver une image.»

Avec ses paysages organiques, son choix de couleurs, son graphisme avec peu d’éléments qui vont à l’essentiel, les « tableaux » de Mathieu Persan ont toujours du sens et laissent de la place à l’imaginaire et à la poésie. C’est sa signature, celle qui a fait son succès foudroyant. Il y a encore dix ans, il n’avait jamais dessiné. Son truc, c’était les maths et la musique. Il travaillait dans les tours de la Défense en costume cravate.

Aujourd’hui, il est certes toujours dans la banque mais dans la communication. Le dessin qu’il pratique sous un nom d’emprunt, c’est son second travail. Celui qui est en train de le rendre célèbre. Alors qu’il est confiné avec sa femme et leurs deux filles dans l’Est parisien, il est l’illustrateur dont tout le monde parle. En France, il compte pour clients la plupart des grands magazines, éditeurs et maisons de disques. Outre-Atlantique, il signe au Boston Globe. Le New Yorker, le graal des illustrateurs, est à portée de main.

Le succès international de Restez à la maison

Choisi personnellement par Guillaume Musso, il lui a dessiné la couverture de ses deux derniers romans dont La vie est un roman qui sortira le 26 mai aux éditions Calmann Lévy. Pour ce titre, Mathieu Persan a imaginé des gratte-ciels enchevêtrés de livres ouverts d’où s’échappent des feuilles.

Avec Benjamin Biolay, l’aventure est plus récente. Responsable marketing du label Polydor au sein d’Universal Music, Lola Serres cherche une astuce pour donner envie au plus grand nombre d’écouter l’album de Benjamin Biolay à sa sortie le 26 juin. «Les formats vidéo et audios imposent un effort et du temps pour la découverte. Si l’on veut toucher le plus grand nombre, il faut d’abord chercher l’immédiateté», raisonne-t-elle. L’idée d’une image qui transmette une ambiance en une seconde avant même d’écouter un premier son s’impose. «J’ai pensé au groupe américain des Black Keys qui lors d’une tournée avait laissé les fans dessiner une affiche par soir.»

Pour trouver les quatre artistes qui illustreront chacun trois à quatre chansons de l’album, elle fouille sur Instagram. Mathieu Persan n’est pas encore très connu. Une affiche qui représente des personnes dans une file d’attente avec en arrière-plan quatre conifères qui changent de couleurs selon les saisons l’interpelle. «C’était pour une exposition temporaire qui devait durer plus longtemps. Le message était là, la poésie aussi», se souvient Lola Serres. Benjamin Biolay est emballé. Des affiches, Mathieu Persan lui en a dessiné trois. Pour La roue tourne, il a imaginé une ambiance de fête foraine avec une grande roue à la fois inquiétante et pleine de promesse. Pour Ma route, c’est un paysage désertique de nuit à l’américaine avec des câbles électriques. «Mathieu Persan a fait un travail formidable», félicite Pierre-Alexandre Vertadier, producteur de la tournée du chanteur dont l’affiche sera celle du Grand Prix.

Être réactif, c’est aussi ce qui permit à Mathieu Persan de voir sa notoriété internationale décoller pendant le confinement. Le 13 mars, il poste une affiche Restez à la maison. Quatre mots en français et une illustration qui vont faire le tour du monde sur les réseaux sociaux. «Personne ne me l’avait commandé et pourtant elle est devenue virale après que des personnalités comme Pierre Niney, Angèle, Jérôme Salomon directeur général de la Santé et la Croix Rouge l’ont partagé sur le Net», raconte-t-il. En accord avec la galerie d’art parisienne Sergeant Paper, il met en vente l’affiche dans l’idée d’aider les soignants. «En ce mardi 24 avril, nous avons récolté 80.000 euros net qui ont déjà été distribués aux CHU de Strasbourg, Lille, Lyon, Rennes et Montpellier. Je reçois des courriels de soignants me remerciant d’avoir pu acheter des chaises pour se reposer un peu. C’est fou qu’ils n’ont pas de chaises», confie-t-il. Penser aux autres, c’est une affaire de famille.

Maths spé, solfège et comédie musicale

Né en décembre 1978, Mathieu est le petit dernier d’un couple de purs matheux. Chez les Persan, il est de bon ton de faire la recherche en mathématiques appliquées et d’enseigner la géométrie. «Personne n’avait un métier artistique. Ma mère m’a toujours inculqué qu’il fallait avoir un travail stable», se souvient-il. Enfant, il n’allait pas spécialement visiter des expositions ou des musées. Son œil et son sens du beau se sont aguerris avec les voyages. «L’été, mes parents avaient deux mois de vacances et on partait en camping-car faire le tour de l’Europe.» Il est tout même inscrit au Conservatoire où il va découvrir que le solfège avec sa rationalité et ses préceptes ressemblent beaucoup aux mathématiques. À l’adolescence, il laisse tomber le violon pour la guitare. «Pour plaire aux filles», rit-il. Boulimique de musique, il apprend le piano, la trompette, la batterie, et la basse. En autodidacte. Plus tard, cette capacité à apprendre par lui-même lui servira pour le dessin. Pour l’heure, il fait math sup, maths spé et finit par un DEA de mathématiques appliquées.

On voit bien aujourd’hui que les gens qui font tenir le pays sont les caissiers des hypermarchés, les agriculteurs, les policiers, les soignants, les livreurs, les enseignants… des métiers sous-payés et parfois méprisés par ceux qui ont fait les grandes écoles mais qui en ces temps-ci ne servent pas à grand-chose

Mathieu Persan, illustrateur

En 2001, juste avant les attentats du World Trade Center, internet explose et il est embauché dans le traitement de données de grands groupes. «Découvrir l’entreprise, un monde totalement inconnu à la maison a été un vrai choc.» En 2003, à 25 ans, il rencontre sa femme Bénédicte, professeur de français. Son travail l’intéresse moyennement mais le fait vivre. Chez lui, il écrit des chansons sur l’absurdité du monde du travail. «On voit bien aujourd’hui que les gens qui font tenir le pays sont les caissiers des hypermarchés, les agriculteurs, les policiers, les soignants, les livreurs, les enseignants…des métiers sous-payés et parfois méprisés par ceux qui ont fait les grandes écoles mais qui en ces temps-ci ne servent pas à grand-chose», fait-il remarquer.

Son épouse qui dessine très bien a l’idée de créer ses propres tissus. Il se prend au jeu et apprend le dessin sur ordinateur à travers divers logiciels et un nombre incalculable de tutoriels. Comme tous les matheux, les perspectives, il sait ce que c’est. L’idée d’animer ses chansons avec des dessins prend forme. Un ami qui dirige le magazine Gonzaï lui passe commande. Très vite, il illustre toutes les Unes du journal. C’est alors que sa mère tombe malade. Avant de mourir, elle lui conseille de faire enfin ce qu’il aime. Il a 35 ans et se sent enfin autorisé à sauter le pas. Grâce aux réseaux sociaux, les commandes affluent. Il coréalise le clip animé d’Infernal Machines du groupe irlandais Divine Comedy dont il est fan depuis toujours.

La vidéo en deux parties est originale. Le début avec les machines inhumaines en noir et blanc rappelle Metropolis de Fritz Lang, la suite est un hommage au graphisme coloré américain des années 60 et rappelle Arrête moi si tu peux de Steven Spielberg avec Leonardo DiCaprio. Faire le pont avec la musique, c’est finalement ce qui lui fait le plus plaisir. Son prochain projet est une synthèse de ses quinze dernières années : une comédie musicale sur le monde du travail avec ses chansons et racontée sous forme d’un film d’animation dont il sera le réalisateur. Les producteurs se bousculent déjà.

The Divine Comedy – Infernal Machines :

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